Les prépas droit-éco

Hugo Nunes da Silva : Jeune Professionnel en Délégation de l'Union européenne

“Tout ce que j’ai fait, je n’aurais pas réussi à le faire sans l’ENS.

Le mardi 18 août 2020, nous, avons discuté avec Hugo Nunes da Silva, un ancien du département droit-économie-management (2014-2018) pour le lancement des interviews d’élèves de l’Ecole Normale Supérieure de Rennes. Son profil nous a intéressés car il avait cette particularité d’être à la fois classique, dans le sens où, après avoir intégré et passé l’agrégation, il s’est tourné vers la fonction publique ; mais également atypique, de par ses passages à l’étranger et son intérêt tout particulier pour la fonction publique européenne. Après lui avoir présenté notre projet, il nous a accordé deux heures pour répondre à nos questions. Vous pourrez ainsi lire nos échanges (téléphoniques, COVID-19 oblige !). 
Après lui avoir présenté notre projet, il nous a accordé deux heures pour répondre à nos questions. Vous pourrez ainsi lire nos échanges (via Skype, COVID-19 oblige !).
*L’objectif ici est de retracer le parcours de façon chronologique afin de comprendre comment ses choix ont pu s’emboîter, avec plus ou moins de difficultés. 
 
Le parcours pré-ENS : dans quelle prépa étiez-vous ; en avez-vous gardé des souvenirs positifs ou non ? 

HNDS : Après avoir eu mon bac en 2012, j’ai étudié pendant deux ans en classe prépa à l’ENC Bessières (Paris 17ème). Je dois avouer être arrivé un peu par hasard en prépa ENS D1. Une amie de mon frère m’en avait parlé juste avant l’ouverture des candidatures pour le supérieur, et l’idée d’une formation pluridisciplinaire en droit et économie m’a tout de suite plu, donc j’y ai postulé directement. L’idée d’aller en prépa m’intimidait quand même un peu. Comme je viens d’une banlieue modeste de région parisienne, j’avais peur de ne pas y trouver ma place ou de ne pas être à la hauteur… Et c’est sûr que cela m’a demandé beaucoup de travail et de sacrifices, mais j’en garde aujourd’hui un très bon souvenir.

J’ai vraiment apprécié le temps que j’ai passé en prépa : j’avais de très bonnes relations avec ma promo et mes profs, j’y ai rencontré mes meilleurs amis, j’ai pu m’engager en devenant délégué de classe et représentant des étudiants au conseil d’administration, et j’étais en permanence stimulé par les cours à la fac comme en prépa. Côté cours justement, la prépa m’a permis d’étudier en profondeur plusieurs disciplines qui me permettent encore aujourd’hui de mieux comprendre le monde qui m’entoure : le droit constitutionnel, le droit des personnes, des biens et des contrats, le droit commercial, le droit pénal, l’économie, la culture générale, l’anglais, l’allemand, etc.

Avec du recul je peux vraiment dire que mes deux années en prépa m’ont énormément apporté, et je ne peux qu’encourager tous ceux qui l’envisagent à sauter le pas, d’où qu’ils viennent. Il n’y a vraiment aucune raison d’avoir peur ou de s’autocensurer. Peu importe si vous intégrez une grande école ou non. A la sortie, vous en ressortirez plus forts ! 

Pourquoi l’ENS Rennes ? Est-ce que vous avez travaillé pour cet objectif ? 

HNDS : Je n’avais jamais entendu parler de l’ENS avant d’entrer en prépa, mais dès mon premier jour à Bessières les profs nous ont présenté l’Ecole et m’ont vraiment motivé à tout donner pour réussir le concours. Plus j’en apprenais sur l’ENS Rennes et plus je me disais que c’était un choix naturel pour moi. Sa philosophie, son fonctionnement et les cours qui y étaient dispensés correspondaient parfaitement à ce que je voulais : travailler pour l’intérêt général, que ce soit à travers la fonction publique, l’enseignement, ou même au niveau européen.

Évidemment c’est difficile de préparer un concours pendant deux ans quand on sait qu’il y a beaucoup de candidats mais très peu de places à la sortie… On essaie de continuer à y croire, on se motive les uns les autres, mais au même temps on se remet en question et on réfléchit à des alternatives. Me concernant cette pression m’a vraiment stimulé et cela m’a poussé à me dépasser constamment pour réussir à rentrer à l’ENS. Et avec beaucoup de travail et un peu de chance, j’ai fini par intégrer.

Le parcours à l’ENS : comment s’est organisée votre scolarité une fois à l’ENS ?

HNDS : Comme à l’époque l’ENS autorisait la réalisation d’un Master hors de Rennes en 2A, j’ai pu suivre le Master de Relations internationales de Paris 2 Panthéon-Assas et Paris 4 Sorbonne en parallèle du Master de Droit européen de Rennes 1. Gérer deux Masters en même temps c’est deux fois plus de cours, deux fois plus d’examens, de dossiers, sans oublier le mémoire du M1 à Rennes. Mais quand j’y repense c’était sûrement une des meilleures années de ma vie. En m’ouvrant aux relations internationales j’ai découvert des nouvelles disciplines, j’ai énormément appris, et j’ai vécu une année très stimulante. Après cette année riche en émotions je suis revenu à Rennes pour passer l’agrégation d’économie-gestion option A (ressources humaines), puis je suis entré dans un autre Master de relations internationales en deux ans co-délivré par le Collège d’Europe en Belgique et The Fletcher School of Law and Diplomacy aux États-Unis. Comme j’en étais déjà à la fin de ma 3A après l’agrégation, j’ai pris une année de césure pour faire la première année de ce master. La seconde année correspondait à ma 4A. 

Y a-t-il un stage qui vous a particulièrement marqué, une expérience qui vous a été bénéfique et qui vous a conforté dans vos choix professionnels ?

HNDS : À la fin de ma 1A à l’ENS, j’ai fait un stage d’été de cinq mois aux États-Unis, à la Représentation permanente de la France auprès des Nations unies à New York. Quand j’ai vu l’annonce pour ce stage, je n’y croyais pas du tout mais j’ai tout de suite postulé. Avant cela j’avais toujours été fasciné par la diplomatie, le travail des Nations unies et les États-Unis, donc c’était l’occasion parfaite de combiner tous mes rêves. Et ils se sont réalisés. 

Je n’avais jamais voyagé hors d’Europe auparavant, mais du jour au lendemain j’ai me suis préparé à partir à l’aventure et à emménager à New York. Et c’était une expérience incroyable : j’ai adoré la ville, mon équipe était très dynamique, et mon travail formateur. Je ne pouvais vraiment pas rêver mieux pour une première expérience professionnelle, et je remercierai toujours mon chef de l’époque d’avoir fait le pari de prendre quelqu’un qui n’avait aucune expérience et aucun lien de près ou de loin avec le monde de la diplomatie. Ce stage m’a permis de grandir, aussi bien humainement que professionnellement, et a clairement marqué toute la suite de mon parcours. Après ce stage j’ai compris que je voulais vraiment aller vers les relations internationales et la diplomatie. Et pour cette raison je veux vraiment encourager tout le monde à l’ENS à profiter de ses vacances ou de son temps libre pour se lancer dans des expériences professionnelles ou associatives.

Pourquoi avoir passé l’agrégation ? Malgré votre majoration du concours, il semblerait que nous n’ayez pas souhaité enseigner. Vous a-t-elle semblé utile dans votre parcours ?

HNDS : Après mon M1 à Paris, j’ai décidé de passer l’agrégation parce que c’était pour moi une partie indissociable de mon parcours à l’ENS et de mon engagement pour la fonction publique. J’ai aussi fait ce choix parce que je voulais approfondir et consolider mes connaissances dans les trois disciplines du concours (ressources humaines, management et économie), qui sont toutes importantes à mes yeux pour comprendre la société et le monde du travail. Tout au long de l’année j’ai vraiment aimé étudier ces trois matières, ce qui m’a motivé à tout donner en préparant le concours, que j’ai réussi à majorer.

Après avoir eu le concours, j’ai choisi de ne pas prendre un poste en lycée immédiatement. Je sais qu’à terme je veux enseigner : j’en rêve depuis tout petit, je suis persuadé que l’éducation des futures générations est la clé du progrès, et je souhaite contribuer au monde de l’enseignement pour lui rendre tout ce qu’il m’a donné. Mais je pense que pour être un bon enseignant plus tard je dois d’abord gagner en maturité, gagner en expérience, et me construire en dehors de la salle de la classe pour y retourner plus fort ensuite. 

En attendant, quelle que soit l’expérience professionnelle que j’ai eue depuis la fin de mes études, je vois très clairement tout ce que m’apporte ce que j’ai appris pendant la préparation de l’agrégation. Les ressources humaines m’aident par exemple aujourd’hui au quotidien comme je travaille dans un environnement international, où les questions de diversité ou de management interculturel sont omniprésentes. Je suis vraiment convaincu que les sciences de gestion sont vues à tort comme un domaine réservé au secteur privé. Elles ont un réel intérêt pour tous les professionnels en devenir qui passent par l’ENS. N’hésitez donc pas à sauter le pas de l’agrégation ! C’est une aventure humaine et académique que vous ne regretterez pas.

Quel a été le meilleur souvenir/moment lors de la scolarité à l’ENS ? (Même si c’est un souvenir extra-scolaire) ?

HNDS : J’ai quitté l’ENS il y a trois ans, mais je garde encore un très bon souvenir de ma première année, du week-end d’intégration, et de tout ce dans quoi je me suis embarqué, que ce soit la Comuze, les pom-pom ou inter-ENS sportives et culturelles. Mais plus qu’un souvenir, ce sont les rencontres à l’ENS qui m’ont marqué. Même si tout le monde vient de plein d’horizons géographiques et sociaux différents, on finit par s’y retrouver entouré de personnes qui ont les mêmes centres d’intérêt que soi. Et quand je regarde mon cercle d’amis aujourd’hui, je dois dire que j’ai rencontré la plupart d’entre eux à l’ENS !

Le parcours après-ENS : il semblerait que vous soyez encore parti sur quelque chose d’assez personnalisé avec un double master of arts au Collège d’Europe et la Tufts University, pourquoi ce choix ? Lorsqu’on s’intéresse à votre profil, on pourrait penser que traditionnellement vous auriez été intéressé par la préparation de l’ENA, pourtant vous êtes allé vers quelque chose de plus européen, est-ce que cela a toujours été votre souhait ? 

HNDS : Après avoir passé l’agrégation, j’étais conscient grâce à mes rencontres et à mon premier stage que je devrais probablement m’orienter vers un concours comme celui de l’ENA pour pouvoir prétendre à une belle carrière dans l’administration française, ou au Ministère des affaires étrangères. Mais plutôt que de suivre le parcours « traditionnel » que vous évoquez et de passer immédiatement un concours de la fonction publique, j’ai préféré élargir d’abord mes horizons, gagner en légitimité, en expérience et en maturité professionnelle. Je suis convaincu que la fonction publique a beaucoup à tirer de la diversité de ses agents, et que leurs expériences dans le secteur privé, la société civile, ou d’autres administrations européennes ou internationales ont une réelle plus-value.

Plutôt que de préparer l’ENA comme d’autres dans ma promo, j’ai donc préféré me lancer dans un tout nouveau master en relations internationales accrédité des deux côtés de l’Atlantique : le Master of Arts in Transatlantic Affairs (MATA). C’est un master du Collège d’Europe en Belgique et de The Fletcher School of Law and Diplomacy aux États-Unis, qui correspondrait dans le système français à un LLM ou à un M2 en deux ans. Quand j’ai découvert ce master j’ai vite compris que c’était la formation dont j’avais toujours rêvé : il combinait la diplomatie, les relations transatlantiques et la dimension européenne que je souhaitais donner à mon parcours du fait de mes origines portugaises. Plusieurs parcours sont proposés au Collège d’Europe, comme le parcours en droit (que choisissent en général les anciens élèves de DEM). Mais pour continuer sur ma lancée, j’ai finalement choisi le parcours en relations internationales et diplomatiques de l’UE. 

Ce master m’a permis d’étudier les affaires européennes et internationales pendant deux ans : j’ai passé la première année à Bruges, en Belgique, puis je suis allé aux États-Unis, où j’ai fait six mois de stage avant d’emménager près de Boston pour suivre les cours de la faculté de relations internationales The Fletcher School et de la faculté de droit d’Harvard. Autant dire que c’était un investissement financier et que je n’en avais tout simplement pas les moyens, mais comme je voulais vraiment saisir cette opportunité, j’ai souscrit un prêt étudiant. Trois ans plus tard je n’ai aucun regret. Pendant deux ans, j’ai appris à sortir de ma zone de confort, à parler et écrire anglais couramment, et j’ai fait des rencontres merveilleuses avec des étudiants de tous les continents. 

Est-ce que vous avez senti une différence avec l’enseignement français ?

HNDS : C’était une expérience complètement différente. Rien qu’à Bruges, les professeurs viennent de partout en Europe, donc les enseignements reflètent la diversité des systèmes éducatifs européens. Par contre, là où j’ai vu une vraie différence, c’était aux États-Unis. 

Cela a été un choc pour moi de découvrir l’enseignement à l’américaine. Aux États-Unis, on interrompt le professeur quand on veut parler ou poser une question. Il n’y a pas de cours magistral comme en France mais une série de conversations, de questions-réponses, de lectures individuelles ou de rédactions de papiers, ce qui est beaucoup moins scolaire et plus responsabilisant. Au début j’avais par exemple du mal à prendre la parole spontanément en cours, mais après quelques mois c’était devenu une habitude, et j’en vois encore les bénéfices au quotidien. En plus de cela, les universités américaines disposent de beaucoup plus de ressources : elles ont des services dédiés au réseau des anciens, les anciennes promotions se retrouvent régulièrement, les ressources documentaires et informatiques sont impressionnantes, etc. En à peine six mois j’ai pu comprendre pourquoi les universités américaines sont autant à la pointe sur la recherche et l’enseignement !

Vous écrivez des articles et mémoires de recherche tout le long de vos études. Pensez-vous que l’ENS a eu une influence là dessus et a renforcé votre attrait pour cette pratique ?

HNDS : C’est l’ENS qui m’a donné le goût pour la recherche, et je ne l’ai jamais perdu. Aussi bien au Collège d’Europe qu’aux États-Unis, les étudiants sont incités à écrire des papiers ou à publier sur des blogs ou des journaux. Mais contrairement à la plupart de ceux qui y étudient et qui n’ont jamais fait de recherche avant, je partais avec un gros avantage en termes de méthodologie et de rigueur qui m’a permis d’aller encore plus loin. Je suis très curieux, j’aime apprendre par moi-même et j’adore écrire, donc j’ai vraiment pris plaisir à rédiger mes deux mémoires et mes dossiers de recherche. Du coup quand on m’a proposé de publier un papier sur les relations UE-Turquie et un article sur la coopération européenne au Conseil de sécurité de l’ONU, je n’ai pas hésité et je me suis replongé dans la réécriture et l’approfondissement de mes recherches.

Tout votre parcours semble être allé dans le sens de votre profession actuelle, pensez-vous que c’était une évidence ou est-ce que ça a été le fruit de beaucoup de réflexion ? Avez-vous eu des moments de doutes, des hésitations dans la scolarité ?

HNDS : Je suis content si c’est l’impression que mon CV vous donne, cela veut dire que j’ai fait les bons choix ! D’une certaine façon j’ai eu pas mal de chance : j’ai fini par trouver le Master qui combinait tous mes centres d’intérêts (ce n’était pas gagné !) et un travail qui correspond exactement à ce que j’avais étudié. 

Mais une chose est sûre : j’ai beaucoup, beaucoup douté tout au long de mon parcours. Et c’est normal. Rien qu’en prépa, on travaille pendant un ou deux ans pour préparer un concours en sachant pertinemment qu’on n’est pas sûr de l’avoir. Ceux qui atterrissent à l’ENS après ces deux années de doute vont ensuite avoir le confort de suivre un parcours balisé sur quatre ans, qui les oriente presque naturellement vers des concours prestigieux tels que l’ENA ou d’autres grandes écoles. Mais ces quatre années passent vite, et le risque est d’arriver au bout du parcours ENS sans avoir réellement pu réfléchir et identifier la voie qui nous permettra vraiment de nous épanouir. 

Dans ce contexte je dirais donc que le doute est normal et qu’il est même bénéfique. Le plus grand travers du système d’enseignement français est justement pour moi qu’on attend des étudiants qu’ils ne doutent pas, qu’ils s’engagent sur un parcours tracé, qu’ils sachent exactement où ils veulent aller dès leur première année d’études supérieures, et qu’ils s’y tiennent. Aux États-Unis, j’ai découvert un système totalement différent, où c’est par exemple normal de prendre du temps pour voyager, d’exercer un métier ou se chercher avant de choisir son master. Quand les étudiants rentrent en master vers la trentaine, c’est pour atteindre un objectif professionnel très précis qu’ils ont déjà construit et confirmé par leurs expériences précédentes. De mon côté quand j’ai voulu suivre deux masters en parallèle ou prendre une année de césure pour aller au Collège d’Europe, on m’a mis en garde. On m’a dit que je risquerais de me perdre dans toutes ces expériences. On m’a expliqué que mon parcours manquerait de lisibilité, que je devais faire un M2 puis aller travailler ou passer un concours. Tout cela m’a beaucoup fait douter, mais j’ai décidé de suivre mon intuition. Aujourd’hui je n’ai aucun regret, et votre question montre que j’ai eu raison !

Mon conseil pour vous : pas de panique. C’est normal d’avoir des doutes, c’est même plutôt bien d’en avoir. Mais faites preuve d’indulgence envers vous-mêmes et donnez-vous le temps et les moyens qu’il vous faudra pour vous trouver : à 20 ou 25 ans on est jeune et on a le droit de se tromper !

La vie professionnelle : après beaucoup de teasing, nos lecteurs doivent se demander quelle est la profession que vous exercez actuellement.

HNDS : Il y a 6 ans, en cherchant un stage j’étais tombé un peu par hasard sur une page web de l’Union européenne qui présentait le programme des Jeunes Professionnels en Délégation (JPD). C’est un programme qui permet à au moins deux jeunes par État membre de l’UE de développer leur expérience professionnelle en travaillant pendant deux ans dans une des 139 Délégations que l’UE a à travers le monde. En fonction du poste qu’ils occupent, les JPD peuvent soit travailler sur des questions politiques et diplomatiques – la mission typique qu’aurait une chancellerie politique dans une Ambassade de France – soit travailler dans le domaine de la coopération au développement de l’UE – ce qui correspond à la mission des Services de Coopération et d’Action Culturelle des Ambassades de France et à celle des agences françaises de coopération (Agence Française de Développement, Expertise France). De mon côté j’ai reçu une offre dans le domaine de la coopération au développement au Togo, en Afrique de l’Ouest, que j’ai très rapidement acceptée. C’était une occasion rêvée pour me mettre à l’épreuve, me dépasser, découvrir un nouveau continent, et avoir une vraie expérience de la diplomatie bilatérale. 

Après un an à mon poste je ne regrette absolument pas ma décision. J’ai découvert une nouvelle culture, je fais beaucoup de rencontres intéressantes et j’ai un travail passionnant. Ce que j’en tire humainement, c’est surtout de pouvoir voir de mes propres yeux le décalage qui existe entre les conditions de vie qu’on trouve en Europe ou aux États-Unis et celles qu’on peut trouver ici. Nous avons beau vivre sur la même planète, nous continuons à vivre dans des mondes différents, et j’ai envie de contribuer à changer la donne. A cet égard travailler pour la coopération au développement de l’UE – un des plus importants bailleurs de fonds au Togo – prend tout son sens. J’ai le sentiment de pouvoir contribuer, à mon niveau, à l’amélioration de la vie de beaucoup de personnes, en renforçant l’accès à l’eau potable, à l’électricité́, à la santé, à l’éducation, et à ce que nous prenons bien trop souvent pour acquis en France, en Europe ou ailleurs.

Quelles sont les perspectives et projets d’évolution ? 

HNDS : Même si je n’ai pas de poste garanti à la sortie, mon expérience en tant que Jeune Professionnel en Délégation m’ouvre des opportunités en tant que contractuel au sein des institutions européennes, et renforce mon profil pour passer des concours dans le domaine des affaires étrangères, aussi bien pour l’UE qu’en France.

Est-ce que vous estimez que vous occupez un poste politique ? Est-ce que vous aimeriez que votre poste ait une dimension politique ?

HNDS : Il y a politique et politique. Travailler pour une administration publique, œuvrer pour l’intérêt général et contribuer aux relations diplomatiques entre l’UE et un pays tiers est évidemment éminemment politique. Mais si vous vous référez à la politique au sens strict, dans une logique partisane, alors non, mon poste est totalement neutre et apolitique. 

C’est une question qui a suscité beaucoup de débats quand j’étais à l’ENS, car c’est vrai qu’on associe souvent le fait de faire une prépa ou une grande école à de l’ambition politique. Mais de mon côté, même si j’ai de fortes convictions et un goût prononcé pour l’intérêt général, pour le moment je préfère les mettre en application dans ma vie quotidienne, par mon travail au service de l’administration publique et par mes engagements personnels ou associatifs.

Questions personnelles : après les recherches détaillées de notre équipe, on a remarqué que vous étiez binational (franco-portugais) : est-ce que vous avez l’impression que ça a joué sur vos projets, est-ce que ça a déterminé vos choix ?

HNDS : Je suis né et ai grandi en France, mais mes deux parents sont en effet nés au Portugal. Même si je n’y ai jamais vécu je garde un lien spécial avec le pays de mes parents : je parle portugais depuis tout petit, et j’y retourne tous les ans pour voir ma famille ou profiter de l’été.

Quand je regarde en arrière, je réalise que j’ai toujours précisé dans mes lettres de motivation que j’étais franco-portugais. Je pense que cela reflète bien l’influence que cette double origine a eue sur ma personnalité́ et ma vision du monde. Elle m’a permis de nourrir une plus grande ouverture à l’étranger, une certaine tolérance et un rapport à l’autre que d’autres qui n’ont pas un tel lien à l’étranger n’ont pas forcément. Cela explique très probablement pourquoi j’ai voulu travailler dans la diplomatie, et plus précisément pour la diplomatie de l’Union européenne.

En tout cas je pense que la différence est une richesse, qu’elle soit sociale ou géographique, et j’encourage tous ceux qui passent par l’ENS à ne pas oublier d’où ils viennent. Il faut rester fidèle à soi-même, ne pas chercher à rentrer à tout prix dans un moule, et cultiver cette diversité. Avec ma meilleure amie, elle aussi portugaise et élève à l’ENS, nous avions par exemple décidé d’organiser le voyage post-agrégation à Lisbonne, au Portugal. C’était l’occasion parfaite pour nous permettre de partager un peu de notre pays d’origine avec toute la promotion.

L’ensemble des éléments que vous évoquez, sur nos identités, sur les doutes reviennent souvent et c’est toujours source de questionnements. C’est aussi sans réponse pour la plupart des étudiants. Avez-vous des conseils pour les normaliens ?

HNDS : Maintenant que j’ai fini mon parcours à l’ENS et que j’ai un peu plus de recul sur les cinq dernières années, je dirais que j’ai deux conseils à donner.

Le premier est de bien garder les pieds sur terre. La vie en communauté à l’ENS, à Rennes et en DEM est très intense. Si intense qu’on court le risque de s’enfermer dans une sorte de bulle sociale et humaine, de se déconnecter petit à petit des réalités et d’en oublier le privilège dans lequel on baigne. L’ENS est un très bel outil méritocratique, mais elle reste malheureusement un cas d’école des théories bourdieusiennes de la reproduction sociale. C’est un fait qu’il faut garder en tête, surtout quand on aspire à occuper des postes qui touchent de près ou de loin la politique ou la fonction publique. C’est particulièrement important pour ceux qui, comme moi, viennent de milieux plus modestes, et pour qui l’expérience à l’ENS peut conduire à un éloignement vis-à-vis de leur famille, de leurs amis ou de leur milieu social d’origine.

S’engager dans des associations à Rennes, faire découvrir le droit aux lycéens avec l’Envers du Droit, ou rencontrer des personnes de tous horizons dans la ville permet de ne pas tomber dans ce risque d’enfermement social. Ce qui a marché pour moi est d’avoir gardé contact avec mes amis de collège et de lycée : même si nous avons suivi des voies différentes nous avons gardé une relation très forte qui m’a permis de garder un pied hors de la bulle de l’ENS. Il faut aussi veiller à cultiver la diversité, la bienveillance et la tolérance et s’engager pour des causes qui nous tiennent à cœur, tout en entretenant le débat au sein de l’école sur l’ensemble de ses questions, pour que l’ENS reste une école de l’égalité des chances et de l’inclusion.

Mon second et dernier conseil est de voir l’ENS pour ce qu’elle est : un champ des possibles. Un de mes enseignants en prépa m’avait dit un jour que l’ENS n’est pas une fin en soi : c’est ce qu’on en fait. Et avec le recul, je pense que c’est quelque chose qu’on ne nous dit pas assez. Ce n’est pas le fait d’avoir intégré qui va faire de nous des professionnels dans tel ou tel secteur, ou des personnes matures dans tel ou tel domaine. Ce sont au contraire les opportunités que nous offre l’ENS qu’on va saisir, les disciplines qu’on va suivre, l’engagement qu’on va consacrer à la vie associative et la diversité des rencontres qu’on va faire qui vont nous permettre de nous construire.

Cela peut être très effrayant, mais il faut prendre le temps de se découvrir, de faire des stages, de faire des rencontres, de sortir du moule et de cultiver son ouverture d’esprit. Il ne faut pas non plus hésiter à tenter l’expérience de l’étranger, à travers des voyages, des études, Erasmus ou des stages, pour apprendre à poser un autre regard sur le monde et échapper aux limites d’une logique purement franco-française. Comme moi au Togo ou avant aux États-Unis, découvrir d’autres pays permet parfois de mieux connaître le sien.

Au bout du compte pour moi c’est une évidence : tout ce que j’ai fait, je n’aurais jamais réussi à le faire sans l’ENS. C’est le fait d’être à l’ENS qui m’a permis d’avoir mon premier stage à New York. C’est le traitement de normalien qui m’a permis de vivre aux États-Unis pendant un an et demi et de réaliser un projet de stages et d’études que je n’aurais jamais pu me permettre autrement. C’est la flexibilité de mon parcours à l’ENS qui m’a permis de me chercher et de me trouver. C’est l’ENS qui m’a permis d’être le premier dans ma famille à avoir fait des études supérieures aussi poussées. Ce sont les conditions idéales de la vie à Rennes qui m’ont permis de prendre mon indépendance. En bref c’est mon passage à l’ENS qui m’a ouvert la voie sur laquelle je suis aujourd’hui.

Pour plus d’informations, vous trouverez sa page professionnelle : https://www.linkedin.com/in/hugonds

Interview réalisée par Amina LAMMARI et Odessa MASSON, membres de l’association UbiDEM